Le jour où Britney Spears débarque sur le petit écran déguisée en pompom girl sulfureuse dans Baby, one more time..., c'est l'effervescence : la blondinette gentillement perverse, qui s'amuse à prendre des poses
de lolita tout en jouant les sainte-nitouche, incarne à merveille un certain idéal masculin et américain, mélange de puratinisme (blondeur, jeunesse, innocence) et de pornographie (sexualisation de
l'adolescence, artificialité des corps, raccolage). La prod de l'époque avait très bien réussi son coup : d'emblée, la jeune Britney, élevée à la sauce Brodway-Mickey Mouse Club, devenait
image, icône indissolublement associée à son uniforme de highschool girl, jupette, couette et soquettes. Or, voilà bientôt dix ans que Britney occupe l'espace musical et il est intéressant
de constater retrospectivement que sa clipographie est hantée par la problématique d'un rapport toujours plus aliénant à l'image : à partir de son deuxième album, et une fois l'imagerie de
l'écolière fleur bleue épuisée avec les premiers singles, les clips de Britney, tout en restant d'une facture très classique et médiocre, multiplient les mises en scène où la blonde chante
ses difficultés à se détacher d'un système médiatique qui l'assigne à résidence dans sa propre image. Ces critiques faciles du show-business sont certes très hypocrites puisqu'elles sont
instrumentalisées par et au profit de ce même star-system, mais elles revêtent également un tour assez pathétique dans la mesure où Britney semble, plus que autre artiste de la génération
MTV, s'être réellement perdue dans ce jeu de miroirs. Britney, ou la chronique d'une vi-e-déoclip.
Tout commence avec Lucky, chanson qui parle d'une Hollywood girl au sommet de sa gloire, à qui
seul manque l'amour (!). Au-delà du cliché bien-pensant, le clip fonctionne selon un jeu de mises en abyme dans lequel tout décor débouche sur un décor encore plus faux que le précédent : la scène
de théâtre inaugurale depuis laquelle Britney commente la vie de son propre avatar : "- This is a story about a girl named Lucky..." conduit à un panneau publicitaire où s'affiche en gros
plan le visage de la starlette, puis à une chambre à coucher qui se révèle être en fait un décor de studio. La cérémonie des Oscar qui clôt le tout fonctionne également comme une mise en scène
savamment orchestrée et médiatisée.
Dans cette scénographie baroque, où abondent faux-semblants, doubles et miroirs, même la bonne étoile est en carton pâte : la gloire hollywoodienne, cadeau empoisonné n'apportant qu'un semblant de
vie ? En tout cas, l'existence s'affiche comme une succession d'apparences factices qui ne débouche sur aucun sens. Tout n'est qu'illusion et théâtre - et Britney, d'abord hors jeu (elle est devant
le rideau), est in fine happée par la scène (le rideau se referme sur elle).
En outre, la starification, facteur d'aliénation existentielle qui réduit la chanteuse à une icône bidimensionnelle (voir les posters placardés sur les murs de Overprotected), transforme également sa vie en objet de consommation : en plus du leitmotiv des paprazzi et des
caméras de surveillance qui apparaissent dans plusieurs vidéos, le clip de Everytime, qui s'ouvre
d'ailleurs sur une affiche pour un show de Britney, met en scène la surmédiatisation de la vie sentimentale de la chanteuse et son exploitation par la presse people.
Or, paradoxalement, et c'est là que le jeu prend une tournure équivoque, Britney ne se contente pas de mettre en scène une critique du star-system (un peu comme l'avaient fait Madonna et J-Lo), mais elle
se sert également du clip comme tribune pour lancer des messages privés : le clip devient tour à tour declaration de foi (le gros plan sur le fameux bracelet rouge du Centre de la Kabbale, toujours
dans Everytime), aveu d'un désir de maternité (la dernière image du même Everytime, puis le clip Someday I will understand réalisé pendant sa grosses), réglement de compte avec son ex-boyfriend (le
sosie de Justin Timberlake dans Do somethin'), ou encore faire-part de son mariage avec Kevin
Federline (My Prerogative, avec prêtre, cérémonie privée et couche nuptiale).
Mais le plus symptomatique dans tout ce jeu schizophrénique avec sa propre image, c'est la tentative sans cesse renouvelée de Britney de casser son image d'ado gâtée et sa
quête pathétique de crédibilité. Or, à l'inverse d'une Madonna, capable de jouer avec les étiquettes et d'incarner tour à tour la mère et la pute, l'ado rebelle et la femme libérée, de changer tout
en étant dans l'air du temps, Britney semble toujours prisonnière de son image de lolita américaine, qu'elle tente désespéremment d'avilir : d'où des clips de plus en plus vulgaires, vainement
provoc' et faussement trash (voir I'm a slave 4 U, Toxic ou Me against the
music), dans lesquels la blondinette semble crier : "- Regardez-moi, je ne suis pas que cela...". Britney, ou le syndrôme Marylin version "Closer".